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Love Hotel : lieu d’intimité et de fantaisie

Les love hotels ! Tant de choses vous viennent à l’esprit lorsque vous entendez ces mots. Pour un.e Occidental.e typique, il y a forcément un moment où l’on échappe un rire enfantin parce que cela a manifestement un rapport avec le sexe, et parce que le sexe ne fait pas vraiment partie de l’étiquette d’une conversation correcte (du moins pour la plupart des gens), vous vous sentez un peu coquin.e à ce sujet. Cela a probablement quelque chose à voir avec la pruderie victorienne. La répression au nom de la respectabilité a laissé les Victorien.ne.s avec peu de moyens de parler de sexe. Mais toute cette répression a besoin d’un exutoire. Comme la vapeur dans une bouilloire qui siffle, elle s’échappait par des moyens « respectables » tels que la loi, la médecine, la religion, l’éducation, etc. En fait, les Victorien.ne.s ne pensaient qu’au sexe !

Au Japon, il y a eu les shunga (gravures sur bois sexuellement explicites consommées par les masses), le boom de la prostitution après la guerre, les mangas érotiques et une scène fétichiste florissante, mais l’homosexualité est toujours mal vue et sujette à discrimination. Les love hotels font partie du paysage quotidien. Certaines personnes les utilisent pour le sexe, bien sûr, mais ils peuvent aussi servir à accueillir des soirées entre filles, des fêtes d’otaku (où l’on regarde des DVD d’idols ou d’anime) et des soirées karaoké. Bien sûr, les gens ne se vantent pas de l’excellent moment qu’ils ont passé au love hotel l’autre jour. Mais ce n’est pas entaché du même passé hypercritique et n’est donc pas considéré comme quelque chose dont on doit se sentir coupable ou dont on doit avoir honte.

 

Image avec la permission de ICA.

Il y a un petit love hotel appelé Angelo. Il se trouve à Osaka, ce qui est logique car c’est là que sont nés les love hotels. C’est le cadre d’un documentaire de Phil Cox et Hikaru Toda sur le même sujet. Présenté comme un film offrant « un accès sans précédent à l’un des espaces les plus privés et les plus anonymes de la société japonaise », ce documentaire tente de présenter les love hotels sous un jour nouveau. « Ce ne sont pas des maisons closes mais des lieux d’intimité pour tous les membres de la société, jeunes et vieux, riches et pauvres… un espace pour l’intimité, le jeu et la fantaisie », explique Phil Cox dans une interview à la BBC.

Le tout premier love hotel s’appelait Hotel Love, mais une enseigne tournante a permis de le lire à l’envers (Love Hotel) et ce nom est resté. Les love hotels ont été créés pour des raisons très pratiques : les maisons japonaises étaient petites, avec des murs fins et normalement plus d’une génération y vivait. Il y avait très peu d’occasions de faire des folies sans que grand-mère ne le découvre. Le boom économique de l’après-guerre a exacerbé cette situation car il a conduit à l’urbanisation. Les love hotels étaient les endroits parfaits pour échapper à la promiscuité et pour avoir un peu d’intimité. Selon Vitamin Miura, consultante en love hotels, les love hotels reçoivent plus de 500 millions de visites par an. Environ 1,4 million de couples visitent un love hotel chaque jour et chaque couple dépense en moyenne 8 000 ¥ (environ 60 €).

La plupart des love hotels sont situés près des échangeurs d’autoroute ou dans des ruelles. Vous pouvez entrer dans un love hotel par une entrée discrète, comme un parking souterrain. Vous commandez une chambre à l’aide d’une petite machine très pratique et vous pouvez la louer à l’heure ou à la nuit. Vous accédez à votre chambre électroniquement à l’aide d’une carte de crédit. Et tout cela peut se faire sans même dire un « bonjour » à qui que ce soit.

Les couloirs de ces établissements sont labyrinthiques. Ils se ressemblent tous parce qu’ils n’ont pas de caractère ou d’éléments distinctifs. Cette caractéristique de conception délibérée permet de préserver l’intimité, ce qui est de la plus haute importance dans un love hotel. Peut-être est-ce là le miroir des capitales telles que Tokyo et Londres qui prônent l’anonymat. Si vous vous promenez dans une rue de l’une de ces villes, que vous dites “bonjour” à un étranger, vous serez soit ignoré.e, soit traité.e comme une personne bizarre : la vie en ville n’est pas faite pour les âmes sensibles. Elle est pleine d’abeilles ouvrières surmenées et sous-payées qui essaient de s’en sortir.

 

Image avec la permission de Mutual Art.

Les chambres sont très grandes par rapport aux normes japonaises. Tous les besoins du couple sont satisfaits : il y a des préservatifs, des jouets sexuels, des animés, des machines à karaoké, etc., et le décor est somptueux, à la limite du criard. Il y a un thème, en fait : le maximalisme. Il y a des chambres rétro remplies de chaises longues en velours, de plafonds à miroirs et de papier peint damassé. Il y a des chambres futuristes inspirées des Jetsons, avec des lits en forme de voiture spatiale et des néons. Et il y a même des chambres sur le thème du cirque avec des meubles inspirés de la ménagerie et des chevaux galopant sur un manège. Mais si vous êtes attentif.ve, vous remarquerez que ces chambres ont toutes en commun une absence de lumière naturelle. Ces pièces sont des spectacles (bizarres et fantastiques) mais dépourvus de tout ce qui ressemble de près ou de loin à la nature.

Le love hotel, dans toute sa gloire,
crée un environnement surréaliste
qui rend acceptable nos pensées surréalistes.

Les casinos sont parfaitement conçus pour que vous continuiez à jouer. Mais la plupart d’entre nous ne se demandent jamais vraiment pourquoi. Entrez dans un casino et vous remarquerez deux choses, si vous les cherchez. Premièrement, l’absence de lumière naturelle, et deuxièmement, la disposition en forme de labyrinthe. Il existe de nombreux autres outils de désorientation utilisés par les concepteur.rice.s de casinos pour vous plonger dans l’état de transe nécessaire à un jeu optimal. Les love hotels ne partagent pas toutes ces caractéristiques. Pourquoi le feraient-ils ? On paye à l’heure dans les love hotels. Une fois que vous avez atteint votre objectif, vous partez et retournez à la vie réelle. Le contraste frappant entre l’extérieur (le plan en forme de labyrinthe) et l’intérieur (la splendeur du décor et le manque de lumière naturelle) renforce cet espace si irréel et crée un sentiment de possibilités infinies.

 

Image avec la permission de Love Hotel (2014).

Dans le documentaire de Phil Cox et Hikaru Toda, on voit un homme marié, en tenue d’esclave, suspendu au plafond, le pénis attaché, tandis qu’une dominatrice verse des condiments sur lui. Il y a un couple de personnes âgées qui ravivent leur amour avec une ou deux parties de karaoké. Il y a un couple gay à la recherche d’un espace sûr pour explorer leur relation. Il y a un homme veuf de 71 ans qui regarde du porno et écrit des lettres sur le fait qu’il n’est pas capable d’écrire comme Haruki Murakami. Et il y a un couple divorcé qui se réunit pour partager une danse une fois par semaine. Le love hotel est universel, la diversité de la clientèle d’Angelo en est la preuve. Mais ielles recherchent tous la même chose : un endroit pour fantasmer et être intime.

La fantaisie peut parfois conduire à l’évasion : chercher à se distraire et à se soulager des réalités désagréables. Mais le love hotel n’est pas nécessairement cela. Un Japonais ne fuit pas les horreurs de la vie en entrant dans une chambre. Les love hotels sont des espaces d’honnêteté, d’affection et d’expression. On nous apprend non seulement que nous devons nous efforcer de fonder une famille et de réussir, mais aussi que nous devons être heureux.se en le faisant. Tout ce qui ne donne pas du bonheur nous donne l’impression d’être des énergumènes. Le love hotel, dans toute sa gloire, crée un environnement surréaliste qui rend acceptables nos pensées surréalistes.

 

Écrit par Anna, traduit par Lucie.
Image présentée avec la permission de Love Hotel (2014).

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